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Iran – sanctions : Le double jeu de l’Allemagne
22.07.2010

Le ministère allemand des Finances a annoncé l’ouverture d’une enquête sur la Banque d’affaire Iran—européenne suite à un article du Wall Street Journal. Cette annonce est très bizarre car cette banque est de facto sous embargo parce que ses deux principaux actionnaires, les banques Mellat et Tejarat, ont d’abord été sanctionnées par les Américains en octobre 2007, puis par la résolution 1803 de l’ONU en mars 2008. L’annonce de l’enquête faisant état d’un important chiffre d’affaires est la preuve que les sanctions n’ont pas été appliquées par leurs commanditaires américains. Dans ces conditions, l’annonce d’une enquête ministérielle allemande n’est pas le signal d’une prochaine application de la sanction, mais un avertissement aux mollahs pour les inciter à accepter la proposition américaine. On a rarement été aussi loin dans la désinformation, mais ce n’est là que le sommet visible de l’iceberg.



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Les dépêches consacrées à l’annonce de l’ouverture d’une enquête du ministère allemand des Finances sur l’EIHB évoquent une petite banque iranienne hébergée en Allemagne qui serait passée inaperçue… C’est très loin de la vérité. L’European-Iranian Trade Bank, de son vrai nom Europäisch Iranische Handelsbank ou encore l’EIHB, n’est pas une petite banque inconnue, mais le principal interlocuteur iranien pour le commerce entre l’Europe et l’Iran avec un chiffre d’affaires d’environ 4 à 5 milliards de dollars rien qu’avec l’Allemagne, le ex-1er et actuel 3e pays exportateur vers l’Iran [1]. S’il y a une banque que le ministère allemand des finances ou encore les autres ministères européens des finances doivent connaître, c’est bel et bien l’EIHB. Du fait de l’importance des enjeux, il ne s’agit pas d’un petit avertissement, mais d’un très grand avertissement adressé aux mollahs. En cas d’une interdiction des activités de cette banque, Téhéran se retrouverait de facto en état d’embargo avec l’Europe. Cela pourrait provoquer la rupture de confiance dans l’avenir du régime et par conséquent éclater le régime de l’intérieur. C’est pourquoi le régime n’a nullement donné de publicité à cette annonce d’enquête. On comprend le régime.

Mais au lendemain de l’annonce de l’enquête sur l’EIHB, un important quotidien économique iranien, Iran Economist, qui est une sorte de porte-parole non officiel du régime, a publié un article bien étrange. En se référant à des rumeurs émanant des milieux d’affaires iraniens, il a affirmé que deux très importants partenaires commerciaux de l’Iran, l’Allemagne et la Corée du Sud, avaient mis un terme à leurs relations avec le pays depuis le jeudi 8 juillet 2010. Mais ce porte-parole non officiel du régime a précisé que la « rupture était d’origine privée » et a ajouté que selon Madjid Mohammad-Zadeh, un membre de la chambre de commerce iranienne, il n’y avait « aucun lieu de s’inquiéter car la république islamique n’avait reçu aucune notification officielle faisant état d’une rupture officielle des relations commerciales avec ces deux pays. »

Cette révélation a deux aspects : son contenu explosif et la raison de cette révélation. Le contenu montre que l’annonce d’une possible enquête sur l’EIHB n’est pas le premier avertissement adressé aux mollahs, mais une seconde sommation. La première mesure préconisée par Washington a été la rupture confidentielle des livraisons de la part de deux plus importants fournisseurs du pays pour mettre les mollahs sous pression sans les déstabiliser pour qu’ils acceptent une entente avec les Etats-Unis.

La raison de cette publication est liée à l’entente proposée par Washington. Elle suppose le démantèlement des milices palestiniennes du régime, mais aussi un partage de pouvoir avec les pions de Washington, deux points qui placeraient les mollahs en situation précaire au sein de leur propre régime. Ils n’en veulent pas. Alors qu’ils devaient rester discrets pour éviter des remous internes, ls mollahs viennent de prendre le contre-pied des Américains en révélant les pressions, mais aussi les limites de leurs adversaires en évoquant l’absence d’officialisation. C’est une gestion extrême de la crise. La balle est dans le camp américain.

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Complément : Pourquoi Washington est passé à un second avertissement après seulement 10 jours d’embargo confidentiel ?

Voici une hypothèse. D’un point de vue chronologique, selon Iran Economist, la Corée du Sud a rompu ses relations le 8 juillet, c’est-à-dire au début de la grève du Bazar, un moment de faiblesse pour le régime. Dans nos précédents articles sur cette grève, nous avons précisé que Washington n’a nullement donné de publicité à cette grève historique capable de balayer le régime dont il a besoin pour contrôler les intégristes régionaux. Il a néanmoins utilisé cette déstabilisation intérieure pour lancer l’opération destinée à intimider les mollahs. Ces derniers n’ont pas reculé. Dans le même temps, la grève s’est renforcée au point que Washington a craint pour la survie du régime qu’il veut comme allié au point de tenter une réconciliation express avec la restitution à l’Iran de Shahram Amiri. Cette tentative de réconciliation pendant un embargo confidentiel a tué la menace posée par cet embargo. Ceci explique peut-être la relance de la menace avec cette promesse d’enquête sur l’EIHB sur la base d’accusations de Wall Street Journal. Cette menace d’officialisation plutôt que l’extension de l’embargo confidentiel à d’autres pays explique la réponse de Téhéran qui ne voit aucune capacité d’officialisation chez l’adversaire.

Téhéran sait cependant que Washington ne peut pas non plus accepter une entente sans les 2 clauses précitées. C’est pourquoi anticipant une mesure ne serait-ce que ponctuelle contre l’EIHB pendant l’enquête annoncée, il a envoyé le directeur de la principale banque iranienne d’exportation à Moscou pour rééditer la demande plusieurs fois refusée de la création d’une banque d’affaires irano-russe.

On se souvient que l’opération de restitution express de Shahram Amiri pendant la grève du Bazar avait fortement inquiété la Russie. Elle avait craint un possible ralliement des mollahs aux Etats-Unis de peur d’un soulèvement populaire qui finirait en lynchage. Elle avait alors fait état de sa disponibilité d’être du côté du régime en toute circonstance, proposant même de casser un embargo (celui de l’Europe et les alliés asiatiques de Washington). Téhéran vient de lui lancer un défi dans ce sens…


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le double jeu des Etats-Unis :
- Exclusif - Iran : Washington contourne ses propres sanctions
- (25 mai 2010)

le double jeu de la Russie :
- Iran : la Russie, le temps des incertitudes et des contradictions -
- (20 Juillet 2010)

| Mots Clefs | Enjeux : Sanctions Ciblées en cours d’application |
| Mots Clefs | Instituions : Economie iranienne |

| Mots Clefs | Pays : Allemagne |
| Mots Clefs | Pays : Europe (UE, UE3, union européenne) |
| Mots Clefs | Pays : Corée du Sud |

| Mots Clefs | Décideurs : OBAMA |
| Mots Clefs | Enjeux : Apaisement |

[1La première place est actuellement occupée par la Chine. Selon Iran Economist, l’Allemagne, ex-1er exportateur vers l’Iran, est tombée à la 15e place en 2009 avant de remonter à la 3e place en 2010 car au cours des trois derniers mois, le volume de ses exportations est passé à 1,2 milliards de dollars soit 7% de plus qu’à la même période en 2009.