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« L’Iran et l’Occident » : Les contrevérités de la BBC
17.02.2009

Selon les médias français, le documentaire « L’Iran et l’Occident » (Iran and the West) qui sera diffusé ce soir sur France 3 est un grand moment de vérité et d’objectivité. Nous l’avons visionné dans sa version originale [1] sur YouTube, c’est exactement le contraire : Tous les faits sont inversés et l’ordre chronologique est bouleversé pour permettre cette manipulation dans laquelle on blanchit la révolution islamique, Khomeiny et même Ahmadinejad !



A l’occasion du 30e anniversaire de la république islamique, après ARTE, France 3 diffusera ce soir le premier volet d’un documentaire britannique intitulé « L’Iran et l’Occident » (Iran and the West). Selon son dossier de presse, ce documentaire serait l’œuvre de Delphine Jaudeau, une parfaite inconnue. Les producteurs Brian Lapping et Norma Percy auraient fait appel à ses services car en tant que britanniques ils n’auraient pas pu dialoguer librement avec les mollahs car les Britanniques ont mauvaise presse en Iran. Cette affirmation est fausse car la version présentée dans le documentaire est exactement celle de la république islamique d’Iran au point que si l’on montrait ce documentaire à un Iranien, il conclurait qu’il s’agit d’une réalisation locale !

La référence au rôle joué par Delphine Jaudeau est un leurre pour rassurer les spectateurs français et leur faire croire que telle est la vérité. Ce n’est pas le cas : le documentaire est une nouvelle tentative de réhabilitation du régime des mollahs pour réhabiliter une possible entente avec Téhéran.

Pour réhabiliter ce régime, rien de mieux que de dénoncer la « dictature du Chah ». On ressasse alors des rumeurs qui avaient été répandues à l’époque par ceux qui ont fait la révolution, ceux-là même qui par la suite ont affirmé avoir menti pour le succès de leur cause. Le documentaire n’a pas consulté ces personnes dont bon nombre vivent en exil et bien à la disponibilité des médias.

Le prince Reza Pahlavi, fils du Chah d’Iran, vient de publier un livre sur l’Iran et ses efforts pour unir ses exilés en vue de venir ensemble au secours du peuple Iranien. Dans ce livre, le prince évoque les confidences que lui ont faites ces ex-opposants à son père, opposants qui étaient parfois membres des groupes armés marxistes et qui, avec l’aide des islamistes ou des fonds russes, arabes, ou chinois espéraient faire basculer l’Iran dans le chaos. Tous aujourd’hui déplorent le manque de fermeté du régime du Chah à leur égard et sa tolérance vis-à-vis des opposants tant qu’ils n’avaient pas franchi le seuil de la lutte armée. L’Iran du temps du Chah était un Etat en lutte contre des forces impitoyables qui refusaient tout compromis, forces qui dès leur accession au pouvoir ont massacré en priorité deux groupes de personnes : les militaires qui défendaient leur pays contre ces groupes liés à l’étranger et les marxistes modérés qui travaillaient avec le régime à des postes clefs dans la communication et la conception d’une nouvelle gouvernance. Ce sont ces jeunes socialistes qui ont proposé au roi de dissoudre les partis politiques et créer (« Rastakhiz » ou résurrection) un parti unique avec des courants internes (conservateurs, réformateurs, centristes), parti qui en éclatant pouvait rebooster la vie politique iranienne. Ce projet est aujourd’hui encore détesté par certains des révolutionnaires repentis qui entourent Reza Pahlavi. C’est bien dommage que nous soyons les seuls à rappeler l’Etat des lieux du paysage politique iranien dans les années 70 pour dire que contrairement aux idées reçues, l’Iran du Chah n’était pas un Etat dictatorial ou un despotisme éclairé, mais un Etat où les jeunes socialistes participaient au pouvoir et même travaillaient pour imaginer son avenir. Il n’y a jamais un documentaire sur ce cas unique dans l’histoire, un exercice commun entre une monarchie progressiste et laïque et des forces sincèrement de gauche, mais aussi sincèrement attachées à l’Iran. Bien au contraire, on efface cette période pour rester attaché à ceux qui avaient refusé ce projet utopique pour s’allier à Khomeiny, un mollah réactionnaire opposé à toute réforme.

Le documentaire de la BBC fait cela à merveille en évoquant 40 ans de dictature [2] d’un homme qui s’est maintenu au pouvoir grâce à « sa police » politique et « son armée » et un petit groupe de profiteurs qui empochaient les bénéfices du pétrole. Portrait peu flatteur pour le roi et ceux des forces de gauche qui l’entouraient pour l’aider à concevoir un Iran apaisé et surtout très entreprenant. Cet Iran gênait. Il a été éliminé par tous ceux que ce projet gênait : les Américains, mais aussi les Russes et certains Etats Européens qui espéraient la disparition de ces emmerdeurs patriotes. Leurs décisions se focalisaient autour d’un refus catégorique du Chah de renouveler le contrat du 6 août 1954 liant l’Iran au consortium pétrolier composé des Américains, Britanniques, Français et Hollandais. Dans ce projet, le roi aurait pu compter sur l’appui du peuple, mais bien avant le 6 août 1979, le Chah n’était plus au pouvoir. Alliant, l’utile à l’agréable, les Américains ont décidé de porter au pouvoir un régime islamique pour créer une Ceinture Verte (islamique) allant de la Turquie jusqu’au Pakistan pour déstabiliser le sud de l’URSS et l’ouest de la Chine. Les Américains ont sorti du formol un vieux agent britannique, Khomeiny et ont placé autour de lui leurs éléments « universitaires » Ebrahim Yazdi, Bani Sadr, Sazgara, espérant pouvoir contrôler le clergé et l’utiliser pour porter au pouvoir leurs candidats dépourvus de charme et d’éloquence. Les trois compères (Yazdi, Bani Sadr, Sazgara) participent d’ailleurs au documentaire.

Cela aussi n’apparaît jamais dans les documentaires objectifs sur la révolution islamique. Bien au contraire, tout est fait pour effacer les liens entre Washington et ses alliés Européens avec Khomeiny et son entourage. C’est le sujet de ce documentaire « L’Iran et l’Occident » (Iran and the West), où les membres de l’administration Carter c’est-à-dire ceux qui ont soutenu Khomeiny évoquent cette époque en prenant des postures étonnées, se disant dépassés par les évènements !

Les différents membres de cette administration se partagent même les rôles : Cyrus Vance se dit qu’il conseillait au Chah de respecter les droits de l’homme et d’organiser des élections libres et Brzezinski [3] dit au contraire qu’il lui conseillait de mater la révolte !

Seule ombre à leur projet : le Chah a refusé de faire ouvrir le feu sur les Iraniens. Il a quitté le pays pour calmer le jeu. Même cela est montré d’une manière inversée. Les documents se succèdent dans datation : on montre ainsi des images des soldats qui ripostent à des tirs des révolutionnaires armés dans les dix derniers jours avant la victoire de Khomeiny (du 1er au 11 février 1979) en affirmant qu’il s’agit de massacre de l’armée en 1978. Pour confirmer cette version, le documentaire fait appel à un certain amiral Habibolahi, militaire hostile au roi et à la monarchie d’une manière générale. Il aurait même collaboré un certain temps avec le régime des mollahs. Quelle honte pour la France de diffuser ce documentaire si partial et si loin de la vérité.

© WWW.IRAN-RESIST.ORG

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Autre vérité fondamentale inversée noyée dans masse : en janvier 1979, le Général américain Huyser (ci-dessus) qui avait servi en Iran, revient dans ce pays pour arracher à l’armée un accord de neutralité. C’est un fait historique admis par tous les Iraniens sauf les mollahs qui pour des raisons idéologiques de propagande populiste musulmane dénoncent tout lien avec Washington. Le documentaire adopte la version des mollahs en affirmant que Huyser était venu pour demander un soulèvement de l’armée contre Khomeiny !

Un tel documentaire pro-régime n’avait pas besoin que l’on trompe les mollahs en leur envoyant une parfaite inconnue Delphine Jaudeau. D’ailleurs, auraient-ils accepté d’être interviewé par une parfaite et jeune inconnue ? Non. Plus explicite encore, ce document a été diffusé il y a une semaine par la BBC et aucun des dirigeants du régime n’a protesté contre son contenu.

Ce document qui convient aux attentes de Téhéran est en fait une nouvelle réponse médiatique aux excuses demandées par les mollahs. Et cela va très loin : le documentaire qui se dit objectif prétend que la révolution s’est faite sans soutiens extérieurs et presque sans aucun sou ! Alors que chaque Iranien sait que les médias occidentaux ont donné tribune libre à ce mollah qui recevait des fonds du Bazar et étaient aussi logés, nourris et blanchis par Giscard et chaperonnés par des envoyés spéciaux de la CIA [4] qui résidaient dans un pavillon voisin (on voit d’ailleurs l’un d’eux en arrière-plan sur l’une des images du documentaire).

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Le document reconnaît également que l’occident a mal agi pendant la guerre Iran-Irak en poussant Saddam à écraser l’Iran. Par une suite de mea culpa, le document reconnaît que l’Occident a mal agi avec ce régime qui depuis 30 ans œuvrerait pour l’indépendance de l’Iran, ce qui sous-entend qu’il faudrait le respecter et peut-être s’excuser.

Et finalement, cerise sur ce gâteau en décomposition, le documentaire affirme que Khomeiny ne savait rien de la prise d’otage, qu’Ahmadinejad aussi s’y opposait : double réhabilitation pour confirmer que l’on peut non seulement demander pardon mais aussi conclure une entente avec Ahmadinejad, le dirigeant le plus infréquentable du régime.

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Décodages | Ce documentaire, savamment concocté avec des interventions de personnages non britanniques, recommande, in fine, à tous (c-à-d aux Américains) de demander pardon aux mollahs et d’accepter un compromis !

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Pour en savoir + sur cette méthode de communication :
- Iran-Arte : Un décor et trois cadeaux
- (12 FÉVRIER 2009)

| Mots Clefs | Histoire : Révolution Islamique |

| Mots Clefs | Auteurs & Textes : Journalistes et média Français |
| Mots Clefs | Pays : Europe (UE, UE3, union européenne) |

| Mots Clefs | Histoire : Brzezinski et Carter |
| Mots Clefs | Enjeux : Rétablir les rel. avec les USA & Négociations directes |

| Mots Clefs | Pays : Grande-Bretagne |

[1Regarder la version originale de ce documentaire.

[2Le documentaire évoque 40 ans de dictature, mais en fait le Chah a régné 37 ans. Dans les 13 premières années il ne prenait aucune part au gouvernement, c’est-à-dire jusqu’en 1954, fin de l’épisode Mossadegh. Cette période a été décortiquée par Ali Mirfetros, le grand spécialiste de Mossadegh. Pour en savoir plus lire :
Iran-élections : de Mossadegh à Ahmadinejad
| Mots Clefs | Histoire : Reza Shah Pahlavi |

[3Ce documentaire de la BBC a été tourné il y a 6 mois. Dans un documentaire plus récent diffusé par Arte, on voit Brzezinski avec une paralysie faciale, signe d’une attaque cérébrale. Cet homme est à l’origine de la création des Talibans, projet qui lui a complètement échappé. Il a aussi tenté d’imposer en Iran des universitaires islamistes pour créer un Etat islamique aux services des objectifs américains en Asie Centrale alors soviétique et dans l’Ouest musulman de la Chine. Cet autre projet a dérapé et les mollahs ont pris le pouvoir. L’ensemble des projets de Brzezinski sont des fiascos.

Puisqu’il est à présent à moitié paralysé, nous proposons aux Américains de le recycler en presse-papier ou de le mettre avec ses projets à la poubelle pour limiter les dégâts et initier un autre projet géopolitiquement plus réaliste.

[4Les coachs de Khomeiny | Dans son livre intitulé « Carnets secrets, chute et mort du Shah », publié aux éditions Osmondes, Houchang Nahavandi rapporte comment une équipe de la CIA était installée dans une villa proche du lieu de la résidence de Khomeiny en France et comment elle coachait l’entourage du vieux ayatollah. | Le 18 novembre 2004, Maurice Druon rapportait cette même anecdote dans un article du Figaro consacré à l’Iran.