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Afrique du Nord : Cartographie des révolutions à venir
10.02.2011

Il y a deux semaines, Washington a lâché Ben Ali en apportant son soutien à des groupes qui ne considèrent pas l’islamisme comme une menace. On voit le même genre de comportement d’une manière plus explicite vis-à-vis de Moubarak en Egypte.

Dans les médias, certains parlent d’un soutien naïf des Américains à la démocratie contre des « dictateurs corrompus ». D’autres dénoncent un manque de discernement américain qui aboutirait à l’arrivée au pouvoir des Frères Musulmans. Il y a des débats à la télévision avec des experts, mais aucun des invités ne fait à aucun moment référence au soutien financier accordé par Washington à ces groupes actifs en Tunisie et en Egypte qui se montrent indulgents avec les islamistes.

Personne ne dit que Washington entretient discrètement mais officiellement des groupes islamistes ! Cette information est pourtant essentielle car elle pose les Américains dans le rôle de faiseurs de révolutions : des manipulateurs cyniques cherchant à déstabiliser les Etats et non des amis de la liberté.

Cela amène la question des intérêts en jeu. La réponse est bien banale : la Tunisie et l’Egypte figurent parmi les 5 plus grands producteurs de gaz en Afrique, continent qui fournit via des compagnies essentiellement non américaines plus de 25% des besoins énergétiques des Etats-Unis. Cet Etat finance des groupes hostiles aux gens en place pour renverser les régimes et annuler les contrats qu’ils ont signés.

Il est évident qu’à cela, les experts qui défilent à la télévision rétorqueront : « théorie de complot ! » Cette réponse est une dénégation des principes mêmes de la géopolitique. D’ailleurs, depuis que l’on évoque cela, on ne voit plus de cartes thématiques géopolitiques dans les médias car la vérité sauterait aux yeux de chacun. [1]

En l’absence de ce genre de cartes, nous avons consacré une semaine entière à produire des cartes thématiques des divers enjeux pétroliers, gaziers, économiques et géopolitiques pour tout le contient africain et pas seulement pour l’Afrique du Nord. Ce travail nous permet aujourd’hui de vous offrir une analyse géopolitique cartographique qui permet de comprendre les agissements américains en Tunisie et en Egypte.



Cette analyse ne s’attache pas aux pays et aux populations qui y vivent car ils n’ont jamais compté pour les grandes puissances en tant que personne. Cela ne veut pas dire que nous méprisons les Africains, bien au contraire. Mais il ne s’agit pas de flatter, il s’agit de présenter des faits : on ne peut pas tenir compte des frontières car elles ont été dessinées par les grandes puissances colonisatrices et l’on ne peut pas tenir compte des populations car elles ont toujours été dirigées par des gens placés à leurs têtes par ces mêmes grandes puissances.

On parle en l’occurrence de la France et de la Grande-Bretagne qui avaient conquis les plus grands territoires et se sont partagées les avoirs de l’Allemagne après la défaite de cette dernière lors de la première guerre mondiale. Ces deux puissances ont même étendu leur domaine d’influence après la seconde guerre mondiale sur les avoirs italiens notamment la très riche Libye. Il sera donc beaucoup question des domaines d’influence française et britannique. Le nombre de pétroliers des deux pays ou des bases militaires dépasse d’ailleurs le nombre des pétroliers ou bases américaines en Afrique.

Mais l’Afrique ne se résume pas à ces deux influences : avant d’être occupée par les Européens, elle avait été conquise par les musulmans. Elle était dans son domaine d’influence. Les deux grandes puissances européennes ont pris le pouvoir au détriment des Africains et de l’Islam. Cela a conforté le domaine d’influence de l’Islam qui s’est transformé en vecteur d’hostilité aux puissances colonisatrices et aux gens qu’elles plaçaient au pouvoir. L’islam a ainsi gardé une actualité politique.

Les Français ont combattu cette hostilité populaire en aidant les forces laïques qui étaient finalement mal vues des populations locales. Les Britanniques ont fait le choix inverse avec la société multi ethnique, en soutenant les Arabes contre les Ottomans, en finançant le clergé chiite iranien et irakien ou encore en créant la confrérie maçonnique des Frères Musulmans pour donner un peu de pouvoir aux musulmans et ainsi se placer dans le rôle de l’ami des musulmans. Ces deux approches ont chacune à leur manière renforcé les divers artisans de l’islam politique comme les seuls représentants de la pensée anticolonialiste.

C’est donc naturellement que Washington les courtise pour renverser les pouvoirs existants. Mais cependant il chasse sur des territoires britanniques et cherche à séduire des islamistes liés à la Grande-Bretagne d’où un manque de succès notamment par la faute de la tiédeur affichée par les Frères Musulmans. On ne peut donc parler aujourd’hui d’un domaine d’influence de l’Islam, mais d’un domaine musulman de prédilection d’agitation américaine. C’est pourquoi nous n’avons pas dessiné un domaine d’influence islamique, mais une carte de l’impact de l’islam.

Après ces brèves mises au point, voici l’Afrique telle qu’elle est (vous pouvez cliquer puis zoomer sur les cartes pour les agrandir).

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Islam : un domaine d’agitation possible


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Pétrole et Gaz : Raisons fondamentales d’agitation


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Et les Américains dans tout cela ?


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La présence Britannique et Française


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Implantations pétrolières et domaines coloniaux


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L’entente cordiale franco-britannique


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Le domaine d’exploitation américain


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Note 1 | Les Américains sont arrivés tardivement en Afrique après les années 60 alors que les contrats étaient signés pour longtemps. Ils ont tenté de renverser l’ordre en aidant les mouvements d’indépendance comme le FLN, mais avec peu de succès car la France, mais aussi la Grande-Bretagne ont accordé l’indépendance aux Etats convoités par les Américains pour éviter la rupture économique avec leurs colonies. La France et la Grande-Bretagne se sont aussi empressées d’aider les Etats devenus indépendants pour tisser des liens de dépendance qui garantiraient le maintien de leurs intérêts. Pour garantir davantage ces intérêts, il leur fallait des régimes stables. C’est pourquoi elles ont accordé une petite place aux Américains afin de les inciter à cesser leurs manigances. Washington est en fait depuis toujours à l’étroit en Afrique. Cette place qui lui a été accordée a récemment été attaquée par la Chine.
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Présences chinoises


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Intérêts communs sino-américains


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Note 2 | En fait, les Chinois, arrivés récemment, se sont installés sur les meilleurs sites notamment en payant mieux ou en aidant les mouvements de libération parfois islamistes. Ils ont ainsi obtenu ce que Washington n’a jamais obtenu tout en imitant sa politique avec en prime l’obtention des contacts et une forte présence militaires qui leur donnent les moyens d’espérer de peser aussi bien en Afrique que sur des zones réservées à la superpuissance américaine : l’Océan Atlantique, l’Océan Indien et surtout la Péninsule Arabique.

Par ailleurs, on pense à tort que les Etats-Unis sont autonomes pour leur besoin en pétrole. C’est faux : ce pays qui est le plus grand consommateur mondial de pétrole et de gaz dépend à la hauteur de 66% de l’étranger. La carte ci-dessus établie en 2006 montre sa situation en 2004, la suivante montre les détails de sa situation actuelle.
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Actuellement, 24% des importations pétrolières des Etats-Unis proviennent de l’Afrique et 20% de la Péninsule Arabique dont 13% de l’Arabie Saoudite.

La fausse idée de l’autonomie énergétique américaine vient du fait que de soi-disant experts en parlent en faisant valoir que les compagnies pétrolières américaines réalisent les plus grands bénéfices. Ces experts oublient de dire que ce bénéfice résulte de la vente d’essence et non de la vente de pétrole. En fait, les plus grands bénéfices appartiennent aux compagnies britanniques BP et Shell. Elles tiennent le marché et donc elles fixent le prix du baril. Dans ce système, Washington tient le coup grâce à ses avoirs en Arabie Saoudite. Il ne peut permettre à aucun pays de s’intéresser à ce territoire.

L’expansion des Chinois en Afrique et leur intérêt pour l’Arabie Saoudite ont poussé les Américains à agir. Ils sont intervenus sur la zone du risque :
l’Afrique du Nord musulmane et arabophone.

Comme toujours, il faut de nombreux avantages pour mettre en place de grands mouvements tectoniques géopolitiques : dans ce cas, Washington pouvait aussi virer les compagnies britanniques, BP et Shell qui occupent solidement le marché avec l’aide de nombreuses petites compagnies qui passent inaperçues.
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Pour l’instant, Washington n’a pas réussi à déclencher une vague révolutionnaire car les Frères Musulmans n’ont pas marché dans son sens avec des discours très différents selon les pays. En Tunisie, le chef des Frères Musulmans tunisiens, exilé à Londres, s’est précipité pour retourner au pays afin de barrer la route au candidat islamiste de Washington : Moncef Mazrouki.

En Egypte, El Baradei, le candidat des Frères Musulmans, a retiré sa candidature et plus tard, les Frères Musulmans ont refusé le pouvoir lors de leurs récentes négociations avec le gouvernement de Moubarak ! Mieux encore, en Jordanie et en Syrie, les Frères Musulmans ont refusé de manifester !

Par ailleurs, les mollahs iraniens qui sont parmi les membres fondateurs des Frères musulmans ont apporté leur soutien à la « révolution islamique égyptienne » pour effrayer l’opinion américaine afin qu’elle se méfie des changements souhaités par Washington. Mais, étant donné que Londres a une chance de garder la Tunisie via les Frères Musulmans, les mollahs n’ont pas utilisé les mots « révolution islamique » pour ce pays.

Les solutions de Londres sont très créatives, mais les faits géopolitiques sont des données immuables. Les Etats-Unis sont les plus importants consommateurs de pétrole et de gaz dans le monde. Leurs propres ressources situées sur leurs territoires ne sont pas suffisantes : elles assurent moins de 40% des besoins américains. Les Américains sont en retard sur les Britanniques en termes de possession de gisements outremer. Ils doivent parvenir à augmenter leur présence en Afrique, mais aussi ailleurs. Ils reprendront donc leurs efforts pour déstabiliser cette même région car elle est liée à la Péninsule Arabique où leur présence est contestée par les Chinois.

D’autres zones d’intervention ne peuvent être envisagées car il n’y a pas la compacité nord africaine due à l’unité de la religion et de la langue ; et pas de grands intérêts d’un point de vue pétrolier.
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Les habitants d’Afrique du Nord peuvent néanmoins s’attendre à un répit car les Américains attendront sans doute un moment pour renforcer leurs réseaux politiques islamistes dans cette région afin de ne pas renouveler l’échec de la présente tentative.

En attendant, ils tenteront de briser la mainmise britannique sur ce marché avec une grande campagne médiatique et ludique pour inciter les Américains à boycotter BP. La campagne anti BP n’est pas une opération bouche-trou car BP réalise 60% de son chiffre d’affaires avec les Etats-Unis. Il faut donc s’attendre à des catastrophes écologiques là où BP opère, c’est-à-dire partout.

Ceci n’annonce pas la fin du soutien américain aux Islamistes car il ne suffit pas d’éliminer BP, il faut empêcher d’autres compagnies britanniques, françaises, russes ou chinoises prendre sa place. L’Afrique du Nord n’est pas tirée d’affaire.


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Lecture complémentaire :
- Afrique du nord : Un parfum de jasmin pour dissimuler l’odeur du pétrole
- (29 JANVIER 2011)

Article complémentaire : l’histoire du conflit pétrolier américano-britannique en Iran :
-  Iran : Les chiens de garde veillent !
- (25 DÉCEMBRE 2010)

| Mots Clefs | Enjeux : Remodelage du Moyen-Orient et de l’Asie Centrale |

| Mots Clefs | Décideurs : OBAMA |

| Mots Clefs | Enjeux : Pétrole & Gaz |

| Mots Clefs | Mots Clefs | Zone géopolitique / Sphère d’influence : Grande-Bretagne |

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[1L’apparition de la théorie du complot en même temps que la disparition des cartes géopolitiques date du 11 septembre, une date qui a fait d’Internet la source par excellence d’info. Nous n’entrons pas dans le débat sur le 11 septembre, mais en dehors de toute considération, cet évènement a poussé les gens à s’informer rapidement et cela était possible sur le net qui est aussi une autoroute d’information, une porte vers des connaissances ou des cartes inaccessibles pour le grand public.

Il est intéressant de noter qu’au moment de ce saut qualitatif vers des données géopolitiques, les mêmes qui se moquaient des analyses géopolitiques en mettant en garde contre la théorie du complot ont aussi rejeté l’Internet comme étant une source fiable.

Entre temps, les Américains qui sont à l’origine du concept de la théorie du complot ont repris en main l’info sur le net en mettant en place des sources non fiables comme Wikipedia, Facebook ou Twitter et ceux dans la presse qui dénigraient l’Internet comme un média fiable se sont mis à faire la promotion de ces sources plus que douteuses. Pour en savoir plus