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HOUCHANG NAHAVANDI : IRAN, LE CHOC DES AMBITIONS
05.05.2006

D’une écriture limpide, basé sur une documentation colossale, le livre ouvre ses pages au lecteur dans la nuit du 19 au 20 juin 1747 avec l’assassinat de Nader (« le dernier conquérant asiatique ») qui marque la fin des ambitions impériales de l’Iran, et se termine avec la mort du dernier Shah, Mohammad Réza Pahlavi. C’est l’histoire de toutes les tentatives de modernisation de l’Iran. L’explication de sa situation actuelle et des grandes crises que ce pays a connues durant plus de deux siècles.




L’OUVRAGE..
Un véritable roman de l’Histoire où le moindre détail est fondé sur des documents et témoignages irréfutables, avec une galerie de portraits des plus étonnants. Depuis quatre mille ans, l’histoire de l’Iran est en dents-de-scie. Des hauts et des bas. L’unique hyper puissance mondiale au temps des Grands Rois, Cyrus, Darius et leurs descendants, s’est effondrée sous les coups de boutoir d’Alexandre le Grand, puis s’est relevée de manière spectaculaire quelques décennies plus tard et a partagé pendant presque un millénaire la domination d’une grande partie du monde avec Rome. Puis vinrent l’invasion arabe, l’islamisation brutale, « les deux siècles de silence », une résistance nationale pour préserver l’identité du pays, les hordes mongoles et, enfin, la reconstruction de l’Empire perse au début du XVIe siècle.

Les derniers chapitres sont consacrés à une analyse détaillée mais claire de la révolution islamique, de l’islamisme radical qui menace le monde, et dénoncent, sans ambages et preuves à l’appui, ceux qui en sont responsables. L’Iran devait payer le prix de ses « ambitions intolérables ». « Mon pays constitue la clef géographique de tout le Moyen-Orient... Si jamais – Dieu nous en préserve – l’Iran devait s’effondrer, tout le Moyen-Orient et le sous-continent indien s’effondreraient en même temps... », avait prédit le dernier Shah. L’Histoire lui donnera raison, tandis que l’Occident se trouve à présent confronté aux ambitions nucléaires militaires d’un régime islamique totalitaire et rétrograde encouragé, préparé, soutenu et placé par ce même Occident un quart de siècle auparavant !

« Quand on a dompté le conquérant grec, triomphé des armées romaines, assimilé la puissance arabe, survécu au Mongol, contenu l’Empire ottoman, puis les hordes afghanes et indiennes, et, cas presque unique dans les annales contemporaines, desserré l’étreinte de l’Armée rouge sur toute une province pratiquement perdue, que peut-on craindre de l’avenir ? », se demandait le dernier Shah, allié et ami du « monde libre ». « La trahison d’un ami », eut probablement répondu un sage tel que Confucius...


SOMMAIRE.


- P R O L O G U E
- P R E M I È R E.…P A R T I E – Résurrection et crises
- I. Moi, Réza
- II. La Seconde Guerre mondiale - Un vieux philosophe sauve l’Iran
- III. Le Toudeh - Soixante-dix ans au service de l’Union soviétique
- IV. La crise d’Azerbaïdjan - L’homme qui a vaincu Staline
- V. La crise du pétrole - L’homme qui chassa les Britanniques
- VI. Les cinq jours qui changèrent le destin de l’Iran - Un général hors normes
- VII. La Savak - Un grand malentendu


- D E U X I È M E.…P A R T I E – Le vol d’Icare
- VIII. La monarchie autoritaire - La révolution blanche
- IX. Une certaine idée de l’Iran
- X. Une politique de puissance et d’indépendance nationale
- « Des ambitions absolument intolérables »


- T R O I S I È M E.…P A R T I E – La révolution islamique
- XI. « Une sorte de saint social-démocrate » - « Un miracle à Paris »
- XII. L’Iran et l’Occident - Des relations ambiguës
- XIII. Moscou et Téhéran - Le double jeu payant de l’URSS
- XIV. Les hésitations du pouvoir impérial - « C’est Louis XVI »
- XV. L’affolement et l’agonie - Le Shah « entend » la voix de la révolution
- XVI. La chute de la monarchie et le triomphe de la révolution – La remise des clefs


- E P I L O G U E – Calvaire et tragédie d’un homme seul
- A N N E X E – CHRONOLOGIE DES PREMIERS MINISTRES
- N O T E S
- I N D E X


MORCEAUX CHOISIS

… à propos de l’Iran.

« Pour les Iraniens, depuis l’aube de l’Histoire, depuis Cyrus le Grand, l’Iran s’était toujours appelé l’Iran. C’est la renaissance du nationalisme iranien que Ferdowsi avait célébrée, chantée et glorifiée. C’est au nom de l’Iran qu’Abbas le Grand avait imposé l’emblème national, le lion et le soleil, comme symbole de supériorité sur le croissant du sultan de Constantinople. C’est pour l’Iran que Nader avait mené son armée à la conquête des Indes. Mais, à l’étranger, ce pays était appelé la Perse et la diplomatie iranienne l’avait toléré puis accepté : le Shah de Perse, la légation de Perse… Pour les Iraniens, c’était un usage jugé humiliant. Le 27 décembre 1934, par une décision
solennelle, le pays reprend à l’étranger son appellation de toujours. La Perse n’existe plus. L’Iran renaît qui englobe tous les peuples de confessions différentes qui le composaient. Dans les chancelleries, la nouvelle fait l’effet d’un coup de tonnerre. Pour les Iraniens, c’est un retour aux sources. » (page 84) « À la veille de la guerre, l’Iran disposait d’une vingtaine de bâtiments de guerre, dont deux destroyers, dans le golfe Persique, tous construits en Italie où avaient également été formés les cadres de la marine impériale. Les navires de guerre iraniens ont été les premières cibles des Britanniques lors de l’invasion de l’Iran. La plupart furent coulés, leurs officiers tués, notamment le commandant en chef, l’amiral Bayandor. Des années plus tard, sous Mohammad Réza Pahlavi, l’Iran réussira enfin à se doter d’une puissante marine de guerre qui lui permettra d’exercer une influence réelle dans le golfe Persique et l’océan Indien, bref d’être une puissance navale. Cela aussi fut pour beaucoup le signe d’une ambition intolérable. » (page 91)

« À partir de 1954, toute la diplomatie impériale, sans doute l’aspect le plus réussi et le moins contestable et contesté du règne, a été menée avec un grand sens de l’intérêt national, d’abord pour sauvegarder l’indépendance du pays face à l’ogre soviétique et ses appétits. Cela fut la phase de l’alliance privilégiée avec l’Occident, les Etats-Unis surtout. Plus l’Iran devenait prospère et puissant, plus le Shah Mohammad Réza tentait de le dégager des contraintes de cette alliance, de jouer un rôle propre, de se poser en arbitre de l’équilibre de la région. Positions et initiatives qui allaient insupporter ces mêmes alliés privilégiés, les retourner contre l’Iran, les amener à soutenir, voire à fabriquer, une révolution qui, croyaient-ils, pouvait mettre fin aux ambitions de ce pays. L’Iran a été puni : l’Occident le paiera cher. Le monde en pâtira. La suite des événements l’a montré. » (page 294)

« À partir de 1970, l’Iran a effectué d’importants investissements à l’étranger. Leur somme totale dépassait 20 milliards de dollars à la veille de la révolution. L’opération visait plusieurs objectifs : assurer d’abord au pays des revenus substantiels en devises et le mettre à l’abri de l’épuisement inévitable des ressources et des réserves pétrolières ; lui permettre ensuite d’acquérir une technologie avancée ; et enfin lui donner un pouvoir économique au sein des pays industriellement développés, de l’échiquier mondial et des grands conglomérats. Chacune de ses acquisitions a ét présentée comme ayant été réalisée par le Shah. Ce qu’on continue de faire plus d’un quart de siècle plus tard, surtout dans la presse française. Les prises de participation, avec souvent une minorité de blocage et des sièges dans les conseils d’administration ou les directoires, dans des compagnies comme Eurodif, Mercedes (12,5 %), Krupp (25 %) ou des raffineries de pétrole aux Indes et en Afrique du Sud – pour ne citer que quelques exemples – étaient faites par et pour l’État iranien. L’opération était coordonnée par la présidence du Conseil à Téhéran et suivie par une petite équipe installée à Luxembourg et dirigée par d’anciens ministres. » (page 356)


…à propos du Shah Mohammad Réza Pahlavi.

« Ceux qui ont assisté à ces mondanités avaient l’impression que le Shah les subissait plus qu’il ne les appréciait. Il souffrait de leur monotonie, de la futilité des propos. Il aimait, hélas, les flatteries. Mais appréciait heureusement, moins les flatteurs. » (page 362)

« Le regard fixé sur les horizons lointains, obnubilé par ce désir de faire de l’Iran un second Japon, de dépasser les pays européens, d’aller au bout de ses rêves, pensant que la « grande civilisation » était au coin de la rue, voyant les grands de ce monde faire les courtisans empressés pour le rencontrer, Mohammad Réza Pahlavi allait finir progressivement par être de moins en moins attentif à l’intendance, aux « détails », aux problèmes qui s’amoncelaient peu à peu et devaient et pouvaient être facilement résolus par le gouvernement, ce en quoi il n’avait pas tort. Mais le système autoritaire centralisé des deux dernières décennies n’avait pu mettre sur orbite un Foroughi, un Ghavam. Ceux qui en avaient l’envergure n’avaient pas la possibilité d’agir. Le mécontentement intérieur grandira ainsi. Les intérêts qui ne pouvaient tolérer un Iran puissant, indépendant, modèle et référence dans la région, ceux que blessait le discours hautain du Shah, ceux qu’inquiétaient les ambitions du pays firent ce qu’il fallait pour son effondrement. L’Iran devait être détruit. Comme Carthage ! » (page 373)


…à propos des femmes en Iran.

« Le 8 janvier 1936, une loi spéciale, interdit le port du voile par les femmes. Elle est imposée et appliquée souvent avec rudesse, ce qui provoque des réactions parfois violentes parmi le clergé, et des mouvements de protestations à Qom et à Meched. Les forces de l’ordre les répriment sans ménagement. Ajoutée au service militaire, à l’instauration d’un système d’état-civil et des noms patronymiques et à la sécularisation des institutions judiciaires – toutes mesures que le clergé réprouvait –, l’interdiction du port du voile consomme la rupture entre le Shah et les mollahs. » (page 85)

« L’attitude de Mohammad Réza Pahlavi à l’égard de la femme et des femmes reste, du moins sur le plan privé, est celle d’un grand seigneur oriental comme on le décrit parfois : protectrice, attentive, d’une exquise courtoisie. Il a été personnellement à l’origine de la reconnaissance effective et officielle et de l’octroi des droits familiaux, politiques et sociaux aux femmes iraniennes, ce qui a provoqué le courroux d’une large fraction du clergé chi’ite. Il veillait à leur promotion au sein de la société iranienne. L’Iran eut, bien avant de nombreux pays occidentaux prompts à donner des leçons au monde entier, des femmes ministres, hauts fonctionnaires, officiers supérieurs, magistrats… À la veille de la révolution, l’égalité entre hommes et femmes était entrée dans les moeurs. C’était une avancée exceptionnelle en pays d’islam. » (page 348)


… à propos du Toudeh.

« L’ambassade soviétique fournissait le papier à l’abondante presse du parti, celle de Grande-Bretagne en couvrait les autres dépenses en offrant même des emplois fictifs à quelques journalistes. » (page 134)


… à propos de la Savak.

« Il s’agira désormais, avec l’aide des alliés occidentaux, de lutter contre l’espionnage et la subversion soviéto-satellite mais aussi de leurs ramifications politiques intérieures, de protéger le régime contre ses adversaires et d’en assurer la stabilité face aux menaces. Tel a été l’objectif de la transformation et, malheureusement, la justification ou l’explication des excès et abus, faux ou vrais, qui en résultent ou qui lui furent attribués. » (page 267)


… à propos du pétrole.

« De 1955 à 1959, 135 millions de tonnes de pétrole seront extraites des gisements iraniens et 125 millions exportées. L’Iran gagne en cinq ans deux fois plus que ce qu’il avait gagné en quarante années entre 1911 et 1951 (soit la somme de 300 millions de livres sterling). Dès la reprise de l’exportation de pétrole, des mesures sont prises pour mener à bonne fin les projets inachevés du Ier plan septennal mis en chantier au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par le gouvernement Ahmad Ghavam ou par la suite. Un IIe plan septennal est préparé puis voté par le Parlement. Il entrera en application le 23 mars 1956, début de l’année iranienne. Les investissements envisagés, soit un montant légèrement supérieur à un milliard de dollars, se répartissent entre plusieurs secteurs jugés essentiels : agriculture, communications, industries et mines, réforme sociale, éducation et santé, services publics. Le Plan devait recevoir les quatre premières années 60 % des revenus pétroliers, puis de 75 à 80 % pendant les trois années suivantes. Pour compléter les ressources affectées au développement, l’État reçoit l’autorisation de recourir au crédit international à moyen et à long terme jusqu’à concurrence de 245 millions de dollars. Le remarquable développement de l’économie iranienne allait démarrer. Les chiffres initialement prévus seront très vite dépassés. » (page 298)


… à propos de la puissance nucléaire.

« L’acquisition de 10 % du capital d’Eurodif et la construction de quatre centrales nucléaires avaient fait craindre que l’Iran puisse se doter à terme, s’il le souhaitait, d’armes nucléaires. Le pays en avait les moyens financiers et surtout humains. Ses dirigeants répétaient qu’ils n’en avaient guère l’intention. On sait, aujourd’hui, qu’ils étaient sincères. Mais les ambitions nationales et internationales affichées par le Shah faisaient craindre le contraire, inspiraient méfiance.« En 1977 les États-Unis décident d’en finir avec le Shah…Il a obtenu son entrée dans le capital d’Eurodif. Dans cinq ans [l’Iran] deviendrait une puissance nucléaire… Il faut le renverser… Comme c’est la règle on va soutenir un opposant au régime en place, et organiser dans l’ombre son arrivée au pouvoir… » (page 452)


… à propos de Khomeyni.

« Arrivant à Paris pour son « stage de respectabilitéé », l’ayatollah Khomeyni n’était qu’un prélat d’importance, certes, mais loin d’être parmi les plus hauts placés de la hiérarchie chi’ite. Il n’avait qu’une notoriété limitée en Iran et pratiquement aucune dans le monde. Il fallait, dès lors, lui faire une stature, le doter d’une biographie de « leader emblématique », « fabriquer » le personnage comme l’écrira plus tard quelqu’un qui fut alors de ses proches avant de choisir la dissidence. On occulta son origine indienne, ce qui n’avait rien de déshonorant ».

« On fit de son père, simple scribe au service d’un féodal local, « le chef de la communauté de Khomeyn ». Mensonge. On fit « assassiner » sur l’ordre de Réza Shah, qui n’avait accédé au trône que vingt-cinq ans plus tard !, ce père tué lors d’une rixe, dont l’auteur avait été jugé et pendu au début du siècle. Il était donc le fils d’un « martyr ». Mensonge. On a prétendu que sa vie avait été un « parcours de combattant anti-impérialiste ». Mensonge. On sait ce qu’il en est. » (page 426)

« Dès l’installation de l’ayatollah Khomeyni à Neauphle-le-Château, les médias du monde entier deviennent les instruments de propagande de la révolution iranienne avec un rôle particulier pour la télévision, quelques radios et certains organes de la presse écrite françaises. Pendant quatre mois, le monde entier aura les yeux braqués sur le personnage. Selon une source française, au total cent trente-deux interviews et cinquante déclarations publiques soigneusement retranscrites seront organisées pour lui. » (page 428)


… à propos de la France.

« Le 3 juin 1923, quarante-six jeunes iraniens partent vers la France pour y être formés dans les écoles militaires. Le chef de l’état-major général des armées les accompagne pour mettre en marche une coopération franco-iranienne. D’autres groupes suivront. Ainsi, pendant plus d’un quart de siècle, les officiers formés à Saint-Cyr, à l’école d’artillerie de Fontainebleau, à l’école de médecine militaire de Lyon… formeront l’essentiel du cadre de commandement de l’armée impériale. Quelques-uns seront même de la vie politique comme le général Razmara. Les Français vont également participer à la création de l’Académie militaire de Téhéran, pépinière de futurs officiers des forces armées. » (page 56)

« Dès septembre 1926, chaque année cinquante à cent jeunes Iraniens, sélectionnés par un concours rigoureux en dehors de toute considération familiale, sont envoyés en Europe, surtout en France, pour effectuer des études supérieures. Ils forment progressivement l’ossature des nouvelles institutions du pays. Pendant des décennies, l’élite iranienne sera francophone et la France servira de modèle de référence non seulement à l’armée, mais à l’administration, aux universités, à toutes les nouvelles lois. » (page 73)


… à propos des Britanniques.

« L’Iran de Réza ne voulait pas avoir recours au crédit extérieur pour financer son développement, encore moins au déficit budgétaire puisque l’équilibre des finances publiques était un principe auquel le Shah, en bon père de famille aux idées saines et simples, était fermement attaché. Pour couvrir les dépenses d’équipement, il n’existait donc qu’une seule ressource : le pétrole exploité par les Britanniques. La première grande confrontation avec Londres sur ce sujet devenait inévitable. Le 27 juin 1932, le ministre des finances Hassan Taghizadeh, notifie officiellement au président de l’Anglo-Persian Oil Company (APOC) que le gouvernement impérial refuserait désormais d’encaisser les royalties versées par la société, lesquelles sont jugées « insuffisantes » et « non proportionnées » aux besoins de l’Iran.

La réponse britannique ne tarde pas. Le président de l’APOC rétorque le 29 juin que les royalties sont calculées sur la base de 16 % du « revenu net » de la compagnie en conformité avec le traité conclu entre le roi Qadjar Mozaffar-Ol-Dine et William Knox d’Arcy en 1901 pour une période de soixante ans. L’accord, rédigé en français, seule langue étrangère pratiquée à la Cour, n’indiquait pas la base précise de calcul de cette assiette fiscale sur laquelle les 16 % devaient être perçus. D’Arcy avait payé 20 000 livres sterling au Shah, qui en avait un besoin urgent pour effectuer un voyage d’agrément en Europe. Les gouvernements faibles de Téhéran avaient permis par la suite que la base de calcul retenue fût la plus restreinte possible : bénéfice net d’exploitation. Et ce sans contrôle. Une grande campagne contre la compagnie se développe en Iran. Le 8 août Londres proteste vivement. Le 29 octobre, geste spectaculaire de Réza : il se rend à Abadan terminal pétrolier iranien du Sud, et, devant un public nombreux de personnalités civiles et militaires et photographes de presse, fait ouvrir un robinet. L’« or noir » coule dans la mer. Le Shah reste là et regarde en silence. Personne n’ose intervenir. Cela dure d’interminables minutes, trente semble-t-il. « Puisque ce pétrole ne nous apporte rien autant qu’il soit perdu pour tout le monde », déclare le Souverain. Message clair. » (page 77)


… à propos du bloc soviétique.

« Pendant une longue période, la tension est vive avec le bloc soviétique et la guerre de propagande fait rage. Les Iraniens installent même de puissants haut-parleurs sur de nombreux points de leur frontière avec l’URSS pour diffuser de la propagande anticommuniste. Cette fermeté iranienne sera payante. Moscou en prend acte, la tension s’apaise. Des accords de coopération sont signés. Les échanges techniques et commerciaux se développent. Cela sera un très grand succès pour le Shah, sa diplomatie et son gouvernement. Les bonnes relations avec le bloc de l’Est continueront en se renforçant jusqu’à la révolution. » (page 301)

« Grâce à la révolution islamique promue par l’Occident, et particulièrement les États- Unis, mais envers laquelle l’Union soviétique tenait à observer une neutralité officielle de façade, le pays des soviets avait pu réaliser tous ses objectifs stratégiques prioritaires : l’élimination de l’armée iranienne, un des piliers de défense du monde libre ; l’élimination de la présence occidentale en Iran ; la fin du rôle de « gendarme du golfe Persique » joué par l’Iran impérial ; alignement de la diplomatie iranienne sur les pays « non alignés » pro soviétiques et soutien direct aux mouvements subversifs et terroristes à travers le monde, appui et aide aux mouvements palestiniens les plus radicaux et transfert de plusieurs de leurs centres d’entraînement en Iran. » (page 488)


… à propos des Etats-Unis.

« …la campagne électorale de John F. Kennedy, ses discours libéraux et prometteurs, la méfiance critique d’une partie de son entourage envers la personne de Mohammad Réza Pahlavi et ses liens supposés avec des personnalités républicaines, puis l’élection en novembre 1960 et l’installation en janvier 1961 du président créent un climat moins confiant entre les États-Unis et le Souverain iranien. Une situation qui préfigure celle de 1978 et des relations irano-américaines sous l’administration Carter. Le bruit d’un coup d’État fomenté par Washington afin de renverser le Shah se fait insistant. L’entourage du président américain dénonce, comme le fera en 1977-1978 celui de Jimmy Carter, la brutalité des services spéciaux iraniens, la Savak, pourtant étroitement associée à la CIA. Le président des États-Unis n’en reçoit pas moins le très impopulaire chef de cette dernière, le général Teymour Bakhtiar. Procédé tout à fait inhabituel. » (page 304)

« En 1977, les États-Unis décident d’en finir avec le Shah.Non seulement l’Iranien est le meneur de la fronde de l’OPEP, sous la bannière de laquelle les producteurs de pétrole moyen-orientaux sont unis comme jamais ils ne l’ont été, mais il a obtenu son entrée dans le capital d’Eurodif. Dans les cinq ans il deviendra une puissance nucléaire. Il faut le renverser. Bien sûr, ce ne sont pas les GI qui vont fondre sur Téhéran. Comme c’est la règle, on va soutenir un opposant au régime en place, et organiser dans l’ombre son arrivée au pouvoir. Les Américains jettent leur dévolu sur l’ayatollah Khomeyni, un professeur de droit religieux exilé en Irak depuis 1963… » (page 405)

« L’aspect rhétorique de l’explication de la politique américaine, l’accusation de non-respect des droits de l’homme étaient en fait destinés à légitimer le lâchage de leur ancien allié. La traditionnelle politique d’indignation sélective. L’explication se trouvait ailleurs : « [L’Iran] était en passe de devenir, grâce à une modernisation économique et sociale sans précédent en terre d’islam, la sixième puissance militaire du monde. Or, la géopolitique américaine consiste à ne jamais laisser l’allié devenir trop fort, ni sur le plan militaire ni sur le plan économique » (page 459)


L’AUTEUR : HOUCHANG NAHAVANDI.

Correspondant de l’Institut Académique des sciences morales et politiques, lauréat de l’Académie française (Grand prix du rayonnement de la langue française, 1992), docteur honoris causa des universités d’Utah, George Washington, Ankara et Shiraz. Ancien recteur des universités de Shiraz (1968-1971) et de Téhéran (1971-1977), avant d’en présider le conseil d’administration jusqu’en février 1979.

« J’ai 74 ans, je suis né dans une ville qui s’appelle Rêcht (Rasht), dans le Nord de l’Iran, presque au bord de la mer Caspienne. Mon père était industriel. J’ai fait mes études d’abord dans ma ville natale, ensuite à Téhéran jusqu’en 1950. Après, je suis venu en Europe où j’ai effectué des études de droit et de sciences économiques à la faculté de droit de Paris, dont je suis docteur d’Etat et lauréat pour ma thèse : « Schumpeter théoricien du capitalisme ».

Je suis rentré dans mon pays en 1958 où à l’automne j’ai commencé à enseigner à l’université de Téhéran et ce jusqu’à la révolution, ce qui fait une bonne vingtaine d’année. J’y enseignais l’économie politique, la géopolitique et surtout le développement et les relations internationales. J’ai été auteur et traducteur de 14 ouvrages qui traitent surtout d’économie. J’ai notamment traduit en persan John Kenneth Galbraith, Jean Fourastier et « L’histoire de la pensée économique » de Louis Baudin.

J’ai également enseigné à partir de 1958 l’économie à l’Académie militaire de Téhéran, ce qui m’a permis d’avoir des relations intéressantes avec beaucoup d’officiers de l’armée impériale. A partir de 1963, j’ai aussi donné des cours à l’Institut des hautes études de la Défense nationale à Téhéran.

En 1968, alors que nous avions, nous aussi, nos événements de mai, je fus nommé recteur de l’université Pahlavi de Shiraz, dont le président d’honneur était le Shah lui-même. C’était une université irano-américaine, jumelée avec l’université de Pennsylvanie.

Les enseignements étaient bilingues et le Shah m’a demandé, moi francophone et formé en France, de « désaméricaniser » cette université. J’ai par la suite lu des rapports écrits par l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran, où l’ambassadeur s’était étonné auprès du shah : « Ce n’est pas normal qu’un Monsieur formé en France soit nommé recteur de l’université de Shiraz ».

L’université est restée bilingue, mais a pu devenir indépendante dans sa gestion et sa direction. En 1971, j’ai été nommé recteur de l’université de Téhéran, la première et la plus grande du pays, et ce jusqu’en 1977, époque où il a fallu affronter la gestation des pressions que le Premier ministre et la Savak ont tenté d’exercer sur l’université. « La protection du Shah a toujours été un rempart contre ces ingérences. »


UN DESTIN HORS DU COMMUN.

Houchang Nahavandi, avec d’autres personnalités tels Amir Aslan Afshar ou encore Adeshir Zahédi, s’oppose au départ du Shah et soutient l’idée d’une intervention militaire comme solution de la dernière chance. Condamné à mort peu après la révolution islamique, sa tête est mise à prix 200,000$.

« Condamné à mort par Khomeyni, j’ai dû m’enfuir. J’ai passé les pires moments de ma vie caché à Téhéran d’un coin à l’autre, pourchassé par les Pasdarans, les « Gardiens de la révolution ». C’était pas facile de se déplacer dans une ville comme Téhéran à l’époque, il y avait des barrages partout. J’ai changé huit fois de cachette, avec parfois des aventures rocambolesques.

Ce sont les Kurdes qui m’ont sauvé. Des gens très influents dans la région kurde, puisque mon grand-père est originaire d’une région en lisière du Kurdistan. J’avais de bons rapports avec eux car durant mon ministère j’étais en même temps président du Comité de développement du Kurdistan, ce qui m’avait amené à y faire des voyages fréquents.

Quand j’ai quitté Téhéran j’avais une belle barbe et j’étais habillé en kurde. Devant l’hôtel Intercontinental de Téhéran un jour de la fin juin 1980, vers dix heures du matin, je suis monté dans une voiture conduite par deux Kurdes, escortée par une seconde voiture avec quatre autres personnes. Le soir j’étais au Kurdistan et déjà en sécurité. Après c’était facile. Ce qu’on me reprochait ? J’ai été très proche du Shah les derniers mois. J’étais le président d’un Groupe qui était une sorte « d’opposition de sa Majesté ». On me reprochait aussi d’être une personnalité du régime et surtout d’avoir, pendant les six derniers mois, encouragé le Shah à résister, alors que je ne le voyais que quatre à cinq fois par semaine. Puis, je me suis impliqué dans une solution militaire avec quelques personnes. Cela n’a pas marché, mais nous voulions que l’armée prenne le pouvoir. Ce qui aurait orienté le pays vers une autre direction et ainsi éviter un immense bain de sang.

J’ai donc écopé d’une condamnation par le tribunal révolutionnaire de Téhéran et ma tête a été mise à prix. Ma photo, avec d’autres, était placardée dans les rues, montrée à la télévision. « Je considère que c’était un honneur, même si le montant auquel ma tête a été mise à prix est petit…je vaux plus ! »


UN TEMOIN DE l’HISTOIRE.

Ministre du dernier Shah d’Iran, chargé du Développement (1964-1968) et des Sciences et de l’Enseignement supérieur (septembre - octobre 1978), Houchang Nahavandi est à partir de 1974 et jusqu’à la révolution islamique président du «Groupe d’études des problèmes iraniens» qualifié par Pierre Salinger de «Groupe d’Opposition de Sa Majesté».

De 1958 à 1961, j’ai été membre du cabinet du Premier ministre en tant que conseiller économique. De 1962 à 1964, j’ai assumé la charge de chef adjoint de la mission de l’Iran auprès de la Communauté économique européenne (CEE). Puis, pour quelques mois, je fus le président de la Société nationale des transactions extérieures, une société d’Etat qui supervisait le commerce avec le bloc de l’Est, avant de devenir ministre du Développement et du Logement.

J’ai dirigé pendant 4 ans et demi un ministère « technique » et non régalien. On a souvent reproché au Shah d’être un souverain autoritaire. Certes mais il tolérait les critiques. Le Groupe d’étude était encouragé par lui, même sil n’a pas suivi nos recommandations. Nous avions le rôle d’un parti d’opposition, mais c’était plutôt un club qui disait ce qu’il voulait, et souvent des choses très critiques.

Je suis allé voir le Shah à trois reprises après son départ d’Iran. Je raconte cela en détail dans mon livre, traduit en anglais et persan : Carnets secrets – Chute et mort du shah.


BIBLIOGRAPHIE.

- Iran, deux rêves brisés (Albin Michel, 2000)
- Le dossier noir de l’intégrisme islamique (Nouvelle Editions Debresse)
- Le voile déchiré de l’islamisme (Première ligne)
- Shah Abbas, empereur de Perse, avec Yves Bomati (Perrin, ouvr. couronné par l’Académie Fr. en 1999)
- Révolution iranienne, vérité et mensonges (L’Âge d’Homme, 2000)

- Carnets secrets – chute et mort du Shah (Osmondes, 2003) édité en anglais sous le titre : The Last Shah of Iran (Aquilion 2005). « Carnets secrets » a connu 2 éditions en français, et une en persan aux USA où vivent 3 millions d’iraniens. Depuis la révolution, il est le livre (en persan) le plus vendu au sein de la diaspora et dont des éditions pirates circulent en Iran. Traduit en anglais, il sera publié en polonais en 2006.


ENTRETIEN AVEC HOUCHANG NAHAVANDI.

Quelle est votre analyse de la situation actuelle en Iran ?
- En Iran tout est secret, mais rien ne constitue un mystère. Je n’ai pas entre les mains les éléments du dossier nucléaire iranien, mais tout le monde sait là-bas que l’Iran est en train de faire la bombe nucléaire. C’est une certitude. En principe on pense que dans les 18 prochains mois les Iraniens auront une bombe et feront leur expérience nucléaire. C’est un droit absolu pour l’Iran de posséder la technologie nucléaire et des centrales nucléaires. C’est un danger absolu pour le monde que le régime actuel de l’Iran possède la bombe nucléaire. Il faut l’empêcher à tout prix. Ces deux positions ne sont pas contradictoires.

Quel est l’objectif, la stratégie iranienne ?
- Leur premier objectif est, comme dirait Henry Kissinger, de « sanctuariser » le régime de Téhéran, une sorte d’assurance comme dans le cas de la Corée du Nord . En possédant la bombe atomique, ils pensent qu’ils pourront resserrer les boulons à l’intérieur et deviendront intouchables. Au-delà, il faut se rendre à l’évidence que malheureusement les gens qui sont actuellement au pouvoir (qui est totalement pris en main par les Pasdarans, les gardiens de la révolution) en Iran autour de Mahmoud Ahmadinejad sont des gens qui ont une tendance lourde au prosélytisme révolutionnaire et pourraient se servir de l’arme nucléaire comme moyen de chantage et de soutien au mouvements terroristes de l’Irak, de la péninsule arabique, de la Palestine, du Liban… Si le régime de Téhéran possède la bombe atomique ce sera un danger pour le monde et en premier lieu pour la région du Moyen-Orient.

Quelle est la réalité de cette menace, n’est-ce pas une simple posture ?
- L’arme nucléaire, qui est surtout une arme de dissuasion, devient une arme de menace et de chantage entre les mains du régime de Téhéran. Cela étant, une intervention militaire et même des frappes ciblées ne serviraient strictement à rien. Cela va au contraire consolider le régime et consolider la révolution.

Que pensez-vous de l’attitude de la communauté internationale ?
- La communauté européenne porte une très grande responsabilité dans la situation actuelle. Pendant trois ans elle a fait perdre du temps à tout le monde en faisant confiance au régime de Téhéran et en faisant semblant publiquement de trouver une solution négociée. L’échec est patent. Il n’y a pas de doute possible. C’est aussi un peu le syndrome de Neauphle-le-Château : on a toujours une petite faiblesse pour un régime qui se dit révolutionnaire. Il vaut mieux avoir tord avec Sartre que raison avec Aron. Le soutien à Khomeyni notamment a été une grossière erreur. Sans cela le monde n’aurait pas été le même, l’islamisme n’aurait pas connu la poussée qu’il connaît actuellement. Quant aux Américains, ils ont une immense somme d’informations et de renseignements sur l’Iran, mais connaissent mal le pays, son histoire, sa sociologie… en somme son âme.

Comment sortir de cette crise ?
- Je pense que la seule manière de traiter ce dossier c’est d’abord d’imposer des sanctions politiques et surtout économiques ciblées à l’égard du régime de Téhéran et ensuite d’octroyer une aide politique et médiatique aux opposants iraniens de l’extérieur comme de l’intérieur. Il faut aider ceux qui veulent vraiment un changement en Iran, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il y a des voies et des moyens pour le faire, qu’on ne peut citer publiquement, mais ils existent. Notamment en s’appuyant sur l’immense diaspora qui se rassemblera, mais pas autour d’une personne avec la marque « made in America » sur le front, même si l’appui des Etats-Unis est indispensable.

Pourquoi est-il essentiel de relire aujourd’hui certaines pages de l’histoire de l’Iran ?
- Parce que tout le présent s’explique par le passé. C’est l’objet de mon livre. Depuis deux siècles l’Iran a fait de nombreuses tentatives pour sortir du sous-développement et devenir une puissance. Nous vivons un peu la même expérience aujourd’hui, mais sous la forme d’une dérive. Les Iraniens se considèrent comme ayant droit à une bonne place dans le monde, parce qu’ils ont un passé, qu’ils ont été une grande puissance, parce qu’ils ont une grande culture. Ils font des tentatives depuis deux siècles et c’est cette histoire que je raconte dans mon livre : Iran, le choc des ambitions.

La boucle de l’islamisme ne sera bouclée qu’au cœur même de Téhéran. J’ai toujours cette image qui m’obsède du jour où des milliers et des milliers d’iraniennes viendront dans les rues de Téhéran brûler leurs tchadors. Ce jour signera la fin de l’islamisme. Il viendra. L’Iran de demain sera démocratique, laïque… et surtout iranien.




NB : Entretien libre de droits.

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